Après le décès d’Amadou Katy Diop, Yakhya Diop Yékini a offert un entretien à Evenprod Medias pour, exclusivement, rendre hommage à son défunt coach et encadreur. L’ancien lutteur a retracé son compagnonnage avec Katy Diop, le début de leur relation et les étapes de sa carrière avec lui. Il a apporté des témoignages sur l’homme. Mais à la fin de l’entretien, l’enfant de Joal-Fadiouth a été interrogé sur comment devenir un champion, le rester pendant une longue période et la raison pour laquelle il n’est plus présent dans les médias ? La réponse à cette dernière question a provoqué une vive polémique sur les plateaux de lutte. Beaucoup n’ont pas apprécié sa réponse, au moment où d’autres le soutiennent et lui donnent raison.
Entretien
« Ce qui m’a le plus marqué chez Katy Diop »
« Parler d’Amadou Katy Diop me sera vraiment facile, parce que je le connais. On ne peut pas connaître totalement une personne, mais je connais beaucoup de choses sur lui. Il était une belle personne, un cœur en or. Ce qui m’a le plus marqué chez lui, c’est son calme. Le monde de la lutte est très compliqué. Malgré cela, nous n’avions jamais eu de désaccord. Il était aussi un bon musulman. Les circonstances de notre première rencontre prouvent largement sa bonté. Je l’ai connu en 1996 à Fatick lors du Drapeau du chef de l’État. À l’époque, il était dans la délégation de Dakar, sous son autorité, les Zale Lô et autres. Malgré cela, il est venu me voir pour dire « Tu es un champion. Il faut venir à Dakar intégrer la lutte avec frappe. » Il pouvait ne pas le faire. Le fait qu’il soit venu vers moi m’a marqué et pour toujours. Avant cette rencontre, je ne le voyais qu’à la télé. Je ne le connaissais pas du tout. À l’époque, j’étais à Joal et je m’étais concentré sur les tournois (Mbappat). La lutte avec frappe ne m’avait jamais traversé l’esprit. Il avait une vision. Il maîtrisait ce que c’est la lutte, ce que c’est le sport. »
« Création de l’écurie Ndakaru en 1997 »
« Après le tournoi, il est venu me dire de rejoindre Dakar. Je voulais aller dans son écurie. Mais je ne pouvais pas. Parce qu’il y avait l’écurie Sérère qui devait être le fief de tous les lutteurs Sérères. En 1997, il quitte l’écurie Fass et crée son écurie Ndakaru. Un de mes tonton, Abass Ndiaye, qui était mon chauffeur à l’époque, m’a dit que Katy avait créé son écurie et ils s’entraînaient au stade Assane Diouf. Que si j’étais intéressé, nous pouvions y aller. Après mon tonton est allé voir Katy qui lui répond qu’il serait ravi de m’accueillir. Katy n’était pas le seul dans l’écurie, il y avait aussi Youssou Diène, le doyen et Mbaye Cissé, tous deux décédés. Paix à leurs âmes. C’était difficile pendant cette période. Parce que Katy venait tout juste de quitter Fass et avait créé son écurie. Moi, je devais rejoindre l’écurie Sérère et que je ne l’avais pas fait. Donc, c’était compliqué. »
« Tous ceux qui devaient me soutenir m’avaient tourné le dos »
« La lutte demande un soutien surtout moral. Alors que moi, tous ceux qui devaient me soutenir m’avaient tourné le dos. Parce qu’ils voulaient que je rejoigne l’écurie Sérère. C’est pourquoi la période 1997-2000 était très difficile. Finalement, j’ai un de mes grands, René Assef qui vit aujourd’hui à Lyon, je lui ai expliqué la situation. Après, je suis parti voir Mamadou Niang, Mansour Kama, Professeur Remond Diouf, entre autres. Ceux-là étaient de l’écurie Sérère, ils ne m’avaient pas compris au départ. Mais après que je leur ai expliqué mes raisons, ils ont compris ce que je voulais faire et ont commencé à me soutenir. Katy a été ravi de voir cela. Il ne m’appelait jamais avec mon nom. Il disait toujours Ya ou Diop. Katy était un leader (Kilifa). Il avait toutes les qualités d’un bon leader. »
« Le calcul que j’avais fait en arrivant à l’écurie Ndakaru »
« Katy Diop était un lutteur, mais il était plus concentré dans la lutte gréco-romaine et la lutte olympique. Il a disputé des combats dans l’arène, mais il n’a pas fait une grande carrière dans la lutte avec frappe. Après la création de l’écurie Ndakaru, il avait Djib Diouf et Cheikh Mbaba. À mon arrivée, je savais qu’ils allaient bientôt arrêter leurs carrières et que je serais le mieux placé pour devenir leader de l’écurie après eux. C’est le calcul que j’avais fait. Mes prédictions se sont réalisées par la grâce de dieu. »
« Ce que me disait Katy à quelques minutes du combat »
« Ce qui me plaisait le plus chez Katy, c’est qu’il me comprenait très vite. On ne parlait pas beaucoup. Avant chaque combat, la dernière séance d’entraînement, le jeudi, il disait à tout le monde que Yakhya n’aime pas recevoir de consignes les jours de combats, que celui qui avait quelque chose à dire, de le dire à l’instant. Le jour du combat, il ne me disait pas plus de deux mots. Il me demandait comment était la forme, je lui répondais que j’étais prêt. Mais avant, durant la préparation, nous mettions en place la stratégie à suivre. D’ailleurs, c’est ce qui m’étonne chez les lutteurs d’aujourd’hui. Un combat ne se prépare pas avec une seule stratégie. Par rapport à l’adversaire, il y a des combats qui nécessitent une prise de poids, d’autre pas. Pour la plupart du temps, c’est Katy, Joseph Diouf et moi qui mettions en place la stratégie à adopter. Katy me comprenait très vite. Moi aussi, je devinais très tôt ce qu’il voulait que je fasse. Dans l’enceinte, il y avait aussi Robert qui me prodiguait des conseils. Ce qu’il me disait se remuait « Joal t’écoute, pensez au lendemain du combat ».
« Si les choses devenaient tendues, il se taisait et ne disait plus aucun mot »
« Katy ne disait jamais de gros mots. Si les choses devenaient tendues, il se taisait et ne disait plus aucun mot. Cette attitude me faisait comprendre qu’il n’était pas d’accord. C’était une qualité chez lui. Il se taisait parce qu’il n’aimait pas dire de propos offensant ou gênant. Après, bien que nous ne parlions pas beaucoup, je revenais toujours pour lui demander ce qui se passait. Il m’explique et on passe à autre chose. Il gérait un groupe de 70 personnes, chaque lutteur avec son tempérament et ses humeurs. Mais il arrivait à gérer tout le monde. »
« Katy était malade depuis plus d’un an, mais… »
« Je devais commencer par présenter mes condoléances à ses frères : Mame Cheikh, surtout son fils aîné Pa Sidy qui vit au Japon. Celui-ci est mon fils. Il ne m’a jamais appelé par mon nom. Je lui présente mes condoléances ainsi qu’à ses frères. Je les ai vus lors des obsèques. Ils étaient tristes parce qu’ils sont très jeunes et qu’ils n’étaient pas préparés à la perte de leur père. Certes, Katy était malade depuis plus d’un an, mais il commençait à se guérir petit à petit. La dernière fois que je lui avais rendu visite, il était debout. On a parlé tranquillement. Samedi, j’ai rencontré Pape Maël qui m’a demandé si j’avais vu récemment Katy ? Je lui ai répondu que non, il m’a conseillé d’aller le voir parce qu’il était encore souffrant. Je lui ai répondu que j’allais le faire. Malheureusement, mardi 16 juin, on m’a annoncé son décès. Paix à son âme. Je présente mes condoléances à ses femmes : Diatou Ba et Mariama Diouf qui sont mes amies. Que dieu l’accueille dans son paradis. »
« Pour devenir un champion, il faut savoir déjouer les pronostics »
« Pour devenir un champion, il faut savoir déjouer les pronostics. Pour réussir cela, il faut aimer la solitude. La solitude permet la méditation. Je ne parle pas des entraînements, c’est obligatoire. Pour devenir un champion, il faut être intelligent, il faut beaucoup de sacrifices. Un champion ne peut être présent dans toutes les cérémonies, c’est impossible. Après s’être devenu un champion, l’autre défi, c’est de le rester. Ce qui est un autre combat. C’est facile de devenir un champion, le plus difficile, c’est de le rester dans la durée comme les Ronaldo, Messi, Sadio Mané, Zidane, LeBron James etc. Je le dis souvent aux lutteurs, ils doivent être patients. Un champion doit savoir patienter. On peut vouloir affronter un adversaire, mais que la force des choses fait que cela ne soit pas possible à l’instant. Mais si tu es un champion et que tu es patient, tôt tard, cet adversaire en question viendra à tes pieds. Un champion doit être toujours. Un sportif n’a pas de vacances, il doit s’entraîner tout le temps. Je suis resté 8 ans avec la couronne royale, mais j’ai régné pendant 15 ans sans la moindre défaite. »
« Je ne fais plus de sortie médiatique parce que… »
« Je ne fais plus de sorties médiatiques. C’est un choix. Dans un milieu où n’importe qui prend la parole pour dire n’importe quoi, je préfère me taire. Ce n’est pas tout le monde qui doit parler. Le plus dangereux, c’est de parler alors qu’on ignore tout sur le sujet qu’on évoque. Auparavant, les gens t’écoutaient quand tu parlais. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les choses ont totalement changé et sont aggravées par les réseaux sociaux. Les gens se permettent de tout dire et ça ne doit pas se passer ainsi. C’est pourquoi, j’ai choisi de me taire. »
Source: RECORD

